Maison de la Culture du Japon à Paris

L 'ivresse de fleurs

Accompagnée par Keiko Mori (shamisen, chant)

Soutien : Fondation franco-japonaise Sasakawa

 

photo © Saori Sakamoto

Fuji-musume (fille à la glycine)

Première en 1826 par l'acteur du kabuki Seki Sanjurô II 

 L’origine de cette pièce fut une séquence de cinq métamorphoses dans laquelle les personnages peints dans Otsu-e (dessins d'Otsu) – dont l’un est la jeune fille portant une branche de glycine sur son épaule – sortent du dessin l’un par l’un pour troubler les méchants qui tentent d’enlever l’épouse du peintre, Kanô Yasunobu.

  La pièce s’ouvre avec l’image de fleurs de glycine enroulées autour du pin, qui s’agitent au vent comme la vague. Une jeune fille porte une branche de glycine sous le casque laqué de noir qui lui protège du regard du monde. Des fleurs de la glycine se reflètent sur l’eau de canaux, en la teignant de violet, qui est la couleur d’Edo. 

  Dans la scène de lamento, elle avoue son sentiment vers son homme  avec le foulard : « Que j’en veux au cœur de l’homme. Il a juré devant les dieux de ne pas voir d’autres filles, et sa promesse était solide comme une pierre, mais il ne l’a pas tenue. Je me sens vide comme une mue de cigale. La nuit, je l’attends, mais il est allé ailleurs. La neige fond au Mt. Hira, et il passe le moment avec une fille. Que je suis jalouse. Trompée par ses belles paroles, j’ai beau envoyer une lettre, c’est en vain. Quelle tristesse dans mon cœur… ».

   Ici, les textes sont inspirés par Omi-hakkei (huit vues d’Omi), les sites pittoresques autour de lac Biwa, souvent peints dans la peinture : éclair d’orage à Awazu, cloche du soir à Mi.i, lune automnale sur Ishiyama, pluie nocturne à Karasaki, neige au crépuscule à Hira, coucher de soleil sur Seta, oies sauvages descendant sur Katada, voiles revenant à Yabase. Les textes incluent habilement ces noms de lieux avec les jeux de mots : par exemple, Awazu signifie, à un double sens, ‘ne pas voir d’autres femmes’ ; ishi d’Ishiyama désigne une pierre qui symbolise la solidité du serment d’amour.

  Elle danse ensuite avec un éventail, accompagnée par le chant de la région d’Itako, le nord d’Edo : « Les iris des marais éclosent doucement entre des îlots d’Itako. Que c’est attendrissant. Le bateau traverse le courant rapide. Je suis, grâce à toi, comme un bateau qui monte. Des fleurs fleurissent en cinq couleurs, mais il n’y a nulle part de fleur qui soit plus jolie que toi. Je danse, réjouie avec les fleurs ».

   Puis, la scène rapide est dansée avec le chant de la région d’Arima : « Si vous voulez planter un pin, faîtes-le dans le village d'Arima. La promesse d’amour est aussi immuable que le pin qui est une feuille persistante. Je marche comme une mariée, en tenant le bas de costume de mariée. Pas assez de sommeil, j’aimerais dormir comme le pin enlacé par la glycine. Tiens alors, ce soir, mon oreiller sera tes bras ». 

   Enfin, la jeune fille rentre à la peinture et disparaît : « Le ciel brumeux se teint de la lumière du crépuscule. Les oies sauvages volent en prolongeant les adieux... ».

Kyôganoko-musume-dôjôji  

Première en 1753 par l'acteur du kabuki Nakamura Tomijûrô

  Ce chef-d’œuvre, considéré comme la pièce la plus importante du répertoire de la danse kabuki, est une adaptation d’une pièce du Dôjôji, inspiré par le mythe du temple Dôjôji :

Une jeune fille, éperdument amoureuse d’un jeune moine, a été trahie par celui-ci, et elle s'est transformée en démon-serpent venimeux et a brûlé à mort ce moine qui se cachait dans la cloche du temple Dôjôji. Environ 400 ans après, à l’inauguration de la nouvelle cloche, une shirabyôshi (danseuse-prêtresse du moyen-âge) y apparut pour faire l’offrande d’une danse. En fait, elle était un fantôme de cette jeune fille, et en dévoilant sa figure de serpent, elle finit par descendre la cloche de force.

   A l’ouverture de la pièce, une shirabyôshi s’approche du temple sous un cerisier en fleur. Elle danse pour l’inauguration de la cloche sur un chant qui cite un sûtra : « Le soir, la cloche résonne en disant que tous les phénomènes sont impermanents. A la nuit profonde, elle résonne en évoquant que le vivant périt sans exception. A l’aube, cette résonnance suscite un état au-delà de la vie et de la mort. Au moment du coucher de soleil, elle résonne comme une image d’un nirvâna ». Les nuages qui cachent la lune se dissipent, comme le désir disparait en atteignant à la vérité du moment donné. Elle passe la nuit à admirer la lune.

   Le ton change en ambiance kabuki. Tout en gardant au fond de cœur l’attachement pour la cloche, elle développe les danses de l’amour chez une jeune fille : troublée de mille façons par le sentiment de premier amour, elle en veut au cœur volage de l’homme. Puis, en ramassant des pétales de fleurs de cerisier, elle fait une balle, avec laquelle elle joue comme une fillette accompagnée du chant qui énumère les noms de célèbres quartiers de plaisir avec de jeux de mots.                     

   Dans la scène de lamento avec le foulard, elle se maquille pour son homme et pour lui montrer sa promesse d’amour. Elle se réjouit parce que, à l’avenir, ils seront mariés. Le couple a laissé un serment d’amour, avec l’encre de leur sang, juré devant Dieu. Mais est-il sincère ou non ? Elle est si inquiète qu’elle vient le voir. Elle se retient pour ne paraître jalouse, mais sans y arriver…elle se sent lamentable. Elle ne sait plus ce qu’il pense, et elle lui en veut. Elle pleure comme une fleur de cerisier mouillée par la rosée, qui est si fragile qu’elle peut tomber si l’on la touche.

   Ensuite, elle fait le tour de montagnes des quatre coins du pays en jouant un tambour, instrument bouddhique. Elle dédie sa danse aux dieux pour se venger de l’homme qui l’a trahie. Dans le chant sont énumérés les noms des quinze montagnes : Mt. Fuji, le plus beau du Japon, Mt. Yoshino, les pétales de fleurs de cerisiers s’envolant comme des flocons de neige, Mt. Inari, où le renard est célébré au temple... Sa passion s’intensifie au point que la fille semble se transformer en ogresse.  

   Puis sa danse devient plus agitée avec un tambourin. Enfin, elle dévoile sa vraie nature de démon-serpent. Elle repousse les moines qui essaient de l'arrêter et grimpe sur la cloche...     

photo © Yoshinao Suzuki

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